Végé, les grillons?

 

C’est drôle parce que, manger des grillons, ça peut mener à une foule de questions. En fait, c’est tellement inusité par chez nous, qu’on va même jusqu’à se demander si c’est une pratique acceptable. Sur d’autres continents, c’est plus qu’une mode, c’est ancré dans les habitudes alimentaires. Et qu’en est-il ici? Bin… Santé Canada répond par l’affirmative: il balise les permis d’élevage d’insectes. Malgré tout, ça demeure assez surprenant comme aliment à ingérer. En me mettant à réfléchir, une multitude de thèmes sont venus chatouiller mes neurones. L’éthique, l’environnement, la production, la consommation, la conservation, le végétarisme aussi. Non mais c’est vrai; les végétariens, ils peuvent manger des insectes? Honnêtement, vite comme ça, j’étais incapable de répondre à la question.

Très curieuse, je me suis mise à faire quelques recherches. C’est qu’il y a plusieurs types de végétarisme. Selon leurs différents principes, certains seront plus strictes dans leurs choix, alors que d’autres feront preuve de plus de souplesse. Les véganiens iront jusqu’à scruter leur garde-robe pour ne porter aucun vêtement ayant pu faire souffrir les animaux. Les pesco-végétariens accepteront de manger du poisson, des crustacés, des œufs, du lait et du fromage. J’ai lu que c’était la forme de végétarisme la plus flexible et aussi la plus répandue.

Bon, sachant cela, je me suis penchée sur les motifs qui faisaient bouger la balance d’une extrémité à l’autre, dans les différentes variantes du végétarisme. Certains optent pour ce mode alimentaire en lien avec des convictions environnementales. Leurs motifs se baseront sur des arguments tels que le fait que la production bovine (par exemple):

– fait augmenter considérablement les gaz à effets de serre et l’émission d’ammoniac;

– demande une quantité d’eau astronomique;

– exige une immense quantité de nourriture pour produire une quantité respectable de protéines;

– requiert beaucoup de défrichements, d’espace agricole[1].

 

D’autres choisissent cette alimentation par considérations éthiques. C’est-à-dire qu’ils refusent de contribuer d’une quelconque façon à la souffrance animale. Par respect et par compassion, ils refuseront donc de manger des animaux. Pour eux, ces derniers ont des droits et ils entendent bien les faire respecter. Les méthodes d’abattage n’étant parfois pas connues ou jugées inadaptées, la ligne de conduite sera claire: aucune consommation animale.

Une fois ces lectures faites, j’ai pensé m’adresser à mon entourage végétarien. Accepterait-il de manger des insectes en produits transformés? Isabelle m’a affirmé sans aucun doute que oui, elle n’y verrait aucun problème. Pour elle, ce serait une façon de plus d’aller chercher de bonnes protéines et d’excellents minéraux. Puisqu’elle mange déjà des crustacés, elle considère la chose comme étant équivalente. Aucune souffrance animale pour elle ici.

Annie, quant à elle, disait être capable d’aller de l’avant avec une telle proposition, sans restriction aucune. Tout de même, elle me mentionnait qu’elle serait plus à l’aise si les conditions de vie des insectes étaient agréables, douces et respectueuses. Elle faisait le parallèle avec les œufs : elle préfère se les procurer sur une ferme d’élevage, où les poules ont de l’espace et une belle vie, plutôt que dans une grosse industrie sans scrupules. Idem avec les insectes.

Christiane me disait qu’avant de se lancer, elle devrait très sérieusement se renseigner sur les conditions de vie et de transformation des insectes. Elle mentionne que si les invertébrés étaient en élevage sain et transformés d’une façon respectueuse, peut-être oserait-elle. Mais elle n’était vraiment pas convainque. Pour elle, aucune souffrance animale admissible. C’est primordial à faire respecter dans ses choix.

Finalement, une amie anciennement végétalienne, devenue flexitarienne (inclusion du poisson et de la volaille à l’occasion), me jure que peu importe les arguments servis, jamais auparavant elle n’aurait avalé un insecte. Convictions personnelles en cause. Même aujourd’hui, cette idée lui semblait très difficile à supporter. Tout cela exigerait beaucoup de renseignements supplémentaires à aller chercher.

4 personnes, 4 idées différentes! On sent quand même la tangente…

Pour me faire une idée claire sur la souffrance relative à nos amis ailés, j’ai voulu consulter quelques études. Une (datée de 1984) ayant été menée par plusieurs entomologistes, dont un certain Eisemann[2], ressortait du lot. Elle parlait du fait que les insectes ne ressentaient pas la douleur. La même étude mentionne tout de même le fait que les biologistes devraient avoir la délicatesse d’inactiver le système nerveux des insectes avant de mener leurs expériences, ceci dans le souci de favoriser une attitude respectueuse envers l’espèce.

Les travaux parlementaires Canadiens retiennent les travaux d’Eisemann comme étant leur ligne de conduite : «Il est certes impossible de connaître avec certitude l’expérience subjective d’un animal, mais l’ensemble des données donne à penser que la plupart des invertébrés n’éprouvent pas de douleur. La preuve est assez forte dans le cas des insectes; pour les autres animaux, il y a consensus autour du fait qu’ils n’éprouvent pas de douleur[3]

Tout de même… 1984, c’est assez vieux comme référence. J’ai cherché encore.

J’ai étendu ma curiosité jusqu’à tomber sur 3 chercheurs intéressants, cités par Tamar Stelling dans le New Scientist[4]. Elwood, de l’Université Queen’s, affirme que des humains aux mouches à fruit, tous possèdent des neurotransmetteurs qui peuvent capter, par exemple, une chaleur extrême. C’est une composante du système nerveux, certes, mais qui n’affirme pas que de la douleur puisse être ressentie chez les insectes, spécifiquement. Robyn Crook, de l’Université du Texas, elle, mentionne que les insectes semblent capables d’éviter toute forme de stimuli nuisible. Mais peuvent-ils ressentir la douleur? Tout de même, ces deux chercheurs mettent en place différentes mesures dans leur laboratoire pour réduire au minimum le potentiel de douleur ressentie chez les invertébrés.

Finalement, Hans Smid, de l’Université de Wageningen, demeure convaincu que les insectes ne peuvent ressentir la douleur. Contrairement aux pieuvres, qui mettent certaines actions de l’avant pour tenter de réparer une blessure (ce qui laisse croire que la ligne de conduite au Parlement aurait avantage a être revue…) malgré une patte blessée, les insectes ne semblent pas se formaliser de cet état.

Smid mentionne que l’évolution fait en sorte de conserver le cerveau le plus compact possible. Si ce dernier prend de l’ampleur, c’est pour répondre à une mesure d’adaptation et de survie. Or, selon ses recherches, les insectes n’ont absolument aucun avantage à laisser plus de place à une composante comme les émotions, en l’occurrence la douleur, prendre de la place dans leur cerveau.

Devant toutes ces informations, une seule conclusion s’impose: la liberté de choix. L’élevage d’insectes implique beaucoup moins de dommages environnementaux que l’élevage bovin: 10 fois moins d’émission d’ammoniac, 100 fois moins d’émission de gaz à effet de serre, énormément moins d’espace requis pour l’élevage, ratio « consommation de nourriture- protéine produite » très bas (10 kg de nourriture produit 9 kg d’insecte)[5], … Certains végétariens pourraient accepter l’entomophagie sous ces arguments. D’autres pourraient se ranger du côté de Smid et se dire qu’il n’y a pas de souffrance possible chez les insectes. Par contre, il me semble clair qu’aucun végétalien ne pourrait accepter de manger des insectes. Ceci dit, je me trompe peut-être. Surtout sachant qu’au quotidien, quelques insectes se retrouvent « par défaut » dans notre alimentation (10 insectes par 225g de raisons secs, ou 35 fragments pour 25g de café moulu[6]) et que Santé Canada n’y voit là aucun problème!

 

 


 

[1] Van HUIS, Arnold, et al., «Insectes comestibles : Perspectives pour la sécurité alimentaire et l’alimentation animale», Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture, 2014, 224 pages.

[2] EISERMANN, C. et al., 1984, Experientia 40 : 164-167

[3] EISERMANN, C. et al., 1984, Experientia 40 : 164-167

[4] STELLING, Tamar, New Scientist, février 2014.

[5] AURIOL, Cedric, directeur de la publication, site web www.mangeons-des-insectes.com, page consultée le 30 mai 2016.

[6] BORDE, Valérie, «Des insectes dans notre assiette!», L’actualité, août 2014.

Écrit par Valerie Bilodeau